Sur le divan…

SEXUALIDADES MONSTRUAS de Valentina Viettro
par Eduardo Scarone
*

Ce commentaire est écrit à partir de l’orientation que propose la psychanalyse, qui, dans son expérience concrète, celle du récit de l’analysant adressé à l’analyste, et de la réponse de ce dernier, accueille le scandale d’une rencontre singulière des mots avec un corps, qui a laissé des traces dans l’histoire de chaque être parlant, parlêtre comme l’appelait Jacques Lacan.

C’est l’agencement inédit des conséquences de cette rencontre qui prendra une valeur subjective, symptomatique pour chacun, colorant la vie affective, sociale, sexuelle. L’effraction que constitue la rencontre sexuelle des corps (l’un pour l’autre), souvent présente dans le récit analysant, constitue pour chacun une façon de s’avancer, de faire l’essai d’une découverte, de consentir à la confrontation à une expérience à laquelle rien ne prépare. Ni l’amour de la transmission parentale, ni l’éducation (sexuelle) collectivisée, ni la bienveillance des copains, ni même les précautions d’un gentil partenaire initiateur, ne peuvent véritablement atténuer l’irruption de jouissance en jeu dans la rencontre des corps. Si cette question est particulièrement inscrite dans la clinique avec des adolescents, la manière dont chaque sujet est impacté par l’éprouvé de sa sexualité, qu’il essaie de transformer en récit pour un autre (en mesure de prêter l’oreille), n’a pas d’âge. C’est que le point de jouissance qui est ainsi mis en jeu fait irruption dans une zone qui tout en étant sollicitée, emportée, arrachée, de l’extérieur du sujet, se révèle extime (intime et étrangère à la fois, « inacceptable »). Comme nous a appris à le considérer Jacques-Alain Miller, la pratique lacanienne de la psychanalyse nous démontre que si « le désir vient de l’Autre (…) la jouissance est du côté de la Chose », sur fond de topologie moebienne.

La dimension de l’attentat est ainsi présente dès que nous avons affaire à la sexualité, et véhicule toujours pour chacun un degré plus ou moins avoué, plus ou moins évident, de violence.

Les nouvelles érotiques proposées par Valentina Viettro, s’inscrivent, elles aussi, comme une tentative de faire récit de l’expérience sexuelle. Son recueil Sexualités Monstres installe le lecteur à la place de celui qui se prête à l’attentat, et qui accepte de se faire un peu « voyeur » de la galerie de portraits de personnages déclinées au féminin (à la fois une et plurielle). En témoigne le titre du recueil, situé lui-même du côté de l’attentat, puisqu’il vient tordre l’usage de la langue espagnole pour féminiser le mot « monstre » (-monstruo-)et le pluraliser, tout en l’utilisant comme adjectif. Les sexualités, quelles qu’elles soient, ne manquent pas, à l’occasion, de révéler, et d’abord pour chacune, leur pente, leur pointe monstrueuse, semble nous dire Valentina Viettro, avec toujours un aspect traumatique lié à cette découverte-même. Les « aventures sexuelles » qu’elle raconte sont issues de « quelque chose qui s’est passé », de son expérience, de récits que d’autres lui ont fait, et qu’elle romance, persuadée que la mise sur la scène publique de ces thèmes considérés comme tabou, qui n’appartiennent qu’au monde du privé, peut permettre de « vivre une sexualité avec plus de plénitude, surtout en tant que femme ». « Il m’est arrivé de voir l’insatisfaction qui existe chez beaucoup de femmes, ce qui heureusement change, grâce au fait de pouvoir parler de ce qui cause le plaisir ». Elle positionne son livre comme une coupure avec le point de vue romantique : « ici le sexe n’est pas lié à l’amour, (…) certaines scènes sont très fortes ». L’idée est celle de composer un personnage, en invitant à ne pas considérer comme transcendantes des choses qui sont présentées dans ses nouvelles comme naturelles, voire quotidiennes. Elle ne considère pas ses personnages comme des héros, mais comme des personnes qui vivent des histoires. Ces histoires, VV les raconte, en effet, dans la quotidienneté des pratiques sexuelles contemporaines, avec le goût de la formule crue, mais sans rien céder d’une exigence littéraire. « Il a parlé de la pluie et d’une fuite du robinet de la cuisine, même de la lubrification d’une chatte, une qu’il connaissait. Moi à ce moment-là j’étais déjà mouillée, ça me descendait jusqu’au cul et au milieu le clitoris s’efforçait de sortir la tête pour savoir ce qui se passait avec cette tempête qui faisait rage au-dehors. » (Le sang)

Valentina Viettro rend compte ainsi d’un franchissement libérateur au service de l’acte d’écrire : «  Je m’en foutais pas mal d’être découverte, malfaisante, impie. Pour moi c’était évident : c’est pour écrire que j’avais fait tout ça. » (Le géant toqué)

L’intime de la jouissance du corps ainsi dévoilé peut déranger, peut libérer, mais, selon la formule de Jacques Lacan, plus il se dévoile, et plus il révèle sa vérité : il n’y a pas de rapport sexuel, et surtout pas de rapport sexuel, comme une formule universelle, valable pour tous. Chacun l’inscrit à sa manière avec son corps et avec ses mot, et peut-être que malgré ce hiatus affirmé par VV entre sexe et romantisme, dès que nous avons à faire aux mots, l’amour est de la partie, l’amour compromis avec la haine, une « hainamoration » comme nous l’a aussi enseigné Jacques Lacan. Comme La femme n’existe pas, chacune des femmes qui peuplent les contrées monstrueuses des sexualités découvre, bricole, sa façon à elle.  Mais surtout, comme le saisit Valentina Viettro dans son écriture, il y a un impossible au centre du discours de la jouissance —pas de jouissance ultime qui puisse nous soulager définitivement de notre angoisse—, car un point de réel reste intact : impossible inscription de la jouissance dans le discours. Ce qui se présente donc toujours plus ou moins comme un choc.

* Psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de Psychanalyse


1- Valentina Viettro, écrivaine, journaliste, productrice, responsable de gestion culturelle uruguayenne. https://valeviettro.com

2- Cf. P. de Georges – Le voile se déchira – attentasexuel.com

3- Miller, Jacques-Alain – L’os d’une cure, Navarin Éditeur, Paris, 2018 pp. 65-66

4- Viettro, Valentina – SEXUALITÉS MONSTRES, suivi d’EAUX BÉNITES, Éditions L’amour des mots, 2021 https://lamourdesmaux.fr/asp-products/acheter-sexualites-monstres-suivi-de-eaux-benites-de-valentina-viettro/

5- Entrevista UNO A LA MAÑANA Canal 8 Salto (Uruguay) 29 mai 2018 YouTube https://www.youtube.com/watch?v=jKzzXLVQdr0

6- Viettro, Valentina – Op. cit. p. 39 (Traduction Stéphanie Bernoux)

7- Viettro, Valentina – Op. cit. p. 50 (Traduction Stéphanie Bernoux)

8- Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 83.

9- « La femme n’ex-siste pas » (Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 537). Cf. https://www.grandesassisesamp2022.com

10- Cf. Laurent, Éric – Genre et jouissance, in Subversion Lacanienne des théories du genre, s.l.d. de F. Fajnwaks et C. Leguil, Editions Michèle, Paris, 2015 p.157

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